Une belle page
- Il faut débarrasser le débat de tout cléricalisme, de toute « ecclésialité » dans le mauvais sens du terme (quand l’Église est tournée vers elle-même), le débarrasser de la question des « droits » de la femme dans l’Église, de savoir ce qu’elle peut « faire », quelle est la nature de son service au sein des structures ecclésiales, donc cléricales. Ces questions sont des impasses, car elles continuent à être soumises de l’intérieur à la catégorie des « droits », du « combat pour eux », etc.
- La réduction de la vie exclusivement à des « structures », impersonnelles et « objectives », c’est bien là le péché du monde masculin, de la perception masculine de la vie (Marx, Freud…). L’esprit de géométrie. De là, l’erreur principale du féminisme actuel : l’adhésion à cette approche « structurelle », le combat pour occuper une place dans ces « structures » (du monde, de l’Église, de l’État, etc.).
- Or, la vraie mission des femmes, c’est de faire apparaître combien cette réduction des « structures » est insuffisante, unilatérale et, partant, nocive.
- La femme est la vie ; elle n’est pas à propos de la vie. C’est pourquoi sa mission est d’arracher à la forme pour faire revenir au contenu de la vie. Ses catégories sont celles qui a priori n’ont pas de place dans les réductions structurelles masculines : beauté, profondeur, foi, intuition. Rien de cela n’existe et surtout ne peut exister dans le marxisme, le freudisme, la sociologie.
- L’homme cherche la règle, la femme connaît l’exception. Or, la vie n’est-elle pas une perpétuelle exception par rapport aux règles, lesquelles sont créées en excluant les exceptions ? Partout où il y a une vie authentique règne l’exception, et non la règle. L’homme représente le combat pour la règle, la femme est l’expérience vivante de l’exception.
- Or, l’exception, c’est là qu’est la profondeur du christianisme en tant que vie. Dans la vie créée et donnée par Dieu, tout est exception, car tout est unique, rien ne se répète, tout est source jaillissante.
- Le sexe est la règle, l’amour – l’exception. Or, la vérité sur la vie et la vérité de la vie, c’est l’amour et non le sexe.
- L’être humain est appelé non à l’accomplissement de règles, mais au miracle de la vie. La famille est un miracle, la création artistique est un miracle, le Royaume de Dieu est un miracle.
- L’humilité de la femme n’est pas « devant l’homme », mais devant la vie et son mystère. C’est l’humilité de la vie elle-même et c’est le seul chemin qui mène à la pleine possession de la vie – cf. la Mère de Dieu.
- La Mère de Dieu ne peut « s’inscrire » dans aucune règle. Mais c’est en elle et non dans les canons que réside la vérité sur l’Église.
- Dans la mesure où l’homme n’est que l’homme masculin, il est avant tout ennuyeux, car « attaché aux principes », « viril », « correct », « logique », « au sang froid », « utile », et il ne devient intéressant que lorsqu’il surmonte un tant soit peu sa « virilité », laquelle, en dernier ressort, est plutôt humoristique. L’image même de « l’homme viril » me fait penser à ces photos de début du siècle où on le voit, avec ses moustaches et son chapeau melon, bourreau des cœurs féminins, et qui inonde le monde de son verbiage retentissant. Dans l’homme, ce qui est intéressant, c’est le petit garçon et le vieillard, tandis que l’homme mûr fait presque peur, celui qui avance, bardé de sa virilité.
- La sainteté masculine et la création masculine sont avant tout un refus de la spécificité « mâle ». Pas une seule grand œuvre d’art ne célèbre l’homme de quarante ans. L’art le démasque comme quelqu’un qui a échoué, qui a cessé d’être le petit garçon, qui est un menteur, un usurpateur et un sadique.
- Dans la sainteté, l’homme est aussi peu « viril » qu’il est possible.
- Le Christ n’est pas « masculin ». il est « Mon Enfant » (mon petit), « le Fils unique », « le Fils de Marie ». Il n’y a pas chez lui cet accent mis sur « l’autonomie », véritable idole du « mâle ». L’icône de l’Enfant Jésus dans les bras de Marie n’est pas seulement l’icône de l’Incarnation, mais avant tout celle de la nature profonde du Christ.
- Tout cela, il faut le savoir et le sentir quand on parle de « la question des femmes dans l’’Eglise ». l’Église rejette l’homme qui s’affirme, se croit fort et entend se suffire à lui-même. Elle lui dit : « La force du Christ s’accomplit dans la faiblesse (2 Co 12, 9).
- L’être humain en tant qu’image et ressemblance de Dieu, c’est à la fois l’homme et la femme. L’image de l’homme dans le salut est le Christ : L’Enfant, le Fils, le Frère, tout ce que l’on voudra, mais pas le « mâle ».
*Alexandre Schmemann, professeur de théologie et prêtre
Conférence des femmes, Congrès panaméricain, Cleveland, octobre 1980 – Propositions ad hoc in
Alexandre Schmemann, Journal, p 719-720, Editions des Syrtes, Paris, 2009.